L'Érié ne grogne pas
- 21 avr.
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Detroit s'efface dans notre sillage. Les canaux. Plus étroits, plus vivants. Ce n'est plus le large. C'est un couloir. Cargos, oiseaux, pêcheurs. Surtout des pêcheurs. Partout. Des petits bateaux, souvent surmotorisés, posés là, presque immobiles. Certains lèvent la tête au passage. D'autres restent rivés à leurs lignes, comme si on n'existait pas. Nous, on se faufile au milieu. Un trimaran de course dans ce décor-là, ça détonne. Cap au sud du lac Érié. Le plus dur des Grands, paraît-il. Aujourd'hui, il dort. Pas de vent. Moteur. 7 nœuds. Long. Cleveland apparaît bien avant qu'on y soit. Une skyline posée au loin, presque irréelle. On la voit, mais elle ne se rapproche pas. Heure après heure, accrochée à l'horizon. À cette vitesse, on a le temps. Le temps de souffler. La journée au moteur, sous le soleil, change tout. Le bateau avance, l'équipage ralentit. On relâche la pression. On respire. Pas encore les shorts. Tant pis. L'ambiance est là. Plus calme. Presque légère. On en profite. Inspection complète de Cocorico IV. Pas un regard rapide. Un vrai check. On connaît déjà le bateau, mais cette fois on creuse. On démonte, on vérifie, on anticipe. Nouvelle réparation sur une latte de grand-voile. Et cette fois, on comprend. Ce n'est pas le large. Ce n'est pas la charge pure. C'est nous. Les manœuvres. Monter sur la bôme pour ferler. Pour hisser la corne. Le geste répété. L'angle. La contrainte. Maintenant on sait. Et ça change tout. À part ça, il est en forme. Mieux que ça. On dirait qu'il retrouve quelque chose. Son élément. L'eau douce pour l'instant, plus douce, plus calme. Mais lui sait. L'océan approche. Le sel, la vraie houle. Il s'y prépare déjà. La suite sur l'Érié se fera à la voile. Au matin, l'Érié se réveille. Le vent est là. Fort. On ne cherche pas à jouer. Petite voile d'avant. Trois ris. Propre. Contrôlé. Et pourtant. 18 nœuds de moyenne. Il pousse. Il en veut plus. On le sent. Mais cette fois, c'est nous qui freinons. Pas par crainte. Par lucidité. Préserver la machine. Et les hommes. La fatigue s'installe. Pas d'un coup. Mais elle est là. Journées longues, nuits courtes. Un bateau qu'on apprend encore. Chaque jour un nouveau port. Une nouvelle configuration. Une nouvelle vigilance. Le rythme use. Et l'Érié, lui, n'aura pas grogné. Pendant ce temps, à terre, ça travaille. Christophe se bat pour débloquer notre passage dans le canal de Welland. Pas une formalité. Ici, c'est le domaine du commerce. Les cargos ont la priorité. Un trimaran comme le nôtre… ça ne rentre dans aucune case. Trouver la bonne personne. Celle qui peut dire oui. On attend. On insiste. On explique. Et ça passe. Rendez-vous demain. 07h00. Ponton d'attente. Huit écluses. 90 mètres de dénivelé. Sur le papier, ce n'est pas grand-chose. Mais l'alternative, c'est les chutes du Niagara. Et malgré les foils… Non. On ne vole pas encore.




















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